Elections en Catalogne, droits de l’homme et liberté d’expression

Très forte participation des 5,5 millions de Catalans appelés aux urnes (près de 82 %), largement supérieure au scrutin précédents de 2015. Le parti libéral centriste Ciudadanos, mené par Inés Arrimadas, a pris la première place du scrutin en nombre de voix (environ 25 %) devant les formations indépendantistes (« Ensemble pour la Catalogne», le parti de Carles Puigdemont et la « Gauche républicaine de Catalogne ERC ») chacun autour des 22 %.

Ensemble, les 3 partis indépendantistes, qui gouvernaient ensemble ces deux dernières années ont la majorité. Toutefois, il n’est pas évident qu’ils puissent facilement se mettre d’accord sur la feuille de route à adopter une fois une coalition formée. Car parmi eux, deux options se présentent : poursuivre vers l’indépendance ou adopter une voie de négociation « bilatérale» avec Madrid. La situation reste donc complexe : soit un accord de gouvernement sera conclu soit il faudra de nouveau convoquer des élections.

De son côté la Commission européenne, par la voix de son porte-parole, a rappelé la nuit dernière que la position de l’UE sur la Catalogne « ne changera pas ». Pour la Commission, il s’agit d’élections régionales qui constituent, selon les traités, une affaire interne espagnole.

Cependant, la situation catalane, des plus complexes, pose un double problème : d’une part, celui du respect de l’état de droit – il semble qiue malgré sa brutalité et ses maladresses le gouvernment espagnol a respecté les termes de sa constitution -, d’autre part, le respect des droits de l’opposition et de la liberté d’expression, qui semble être allégremment bafouée.

LIBREXPRESSION a demandé à KAP, un caricaturiste catalan et membre de son Conseil scientifique, son opinion. Kap a également contribué à la création d’un magazine et d’un site Internet « Illegal Times » dont le but est la défense des droits fondamentaux. (Voire ci-dessous la galerie de dessins de Illegal Times)

Thierry Vissol: que veulent les indépendantistes?
Kap: Eh bien, c’est facile … les indépendantistes veulent la démocratie. Ce que les groupes indépendantistes ont exigé pendant toutes ces années, ce n’était pas «l’indépendance» mais la tenue d’un référendum pour savoir quelle partie de la population catalane voulait l’indépendance. Mais la réponse du gouvernement espagnol actuel a toujours été de nier le dialogue, la possibilité de résoudre la situation de manière démocratique. Je sais que cela peut être difficile à comprendre pour les autres Européens, car ils peuvent penser que l’indépendance devrait signifier: lever des frontières, suivre un projet d’identité ou avoir un sentiment de supériorité. Mais ce n’est pas le cas en Catalogne. En Espagne, les Catalans se sentent comme des citoyens de seconde zone, qui sont discriminés à l’encontre de leur langue, avec l’absence de respect de la souveraineté de leur Parlement et Institutions (voici, par exemple, une liste de lois approuvée par le parlement catalan et annulée par un Tribunal politique :
https://ca.wikipedia.org/wiki/Llista_de_recursos_o_sent%C3%A8ncies_del_Tribunal_Constitucional_d%27Espanya_contra_lleis_del_Parlament_de_Catalunya ) …
La lutte pour l’indépendance est révolutionnaire parce qu’elle a révélé l’autoritarisme du gouvernement espagnol, latent dans les institutions depuis la mort de Franco. Il faut se rappeler qu’il n’y a jamais eu de procès contre le régime de Franco, ni de purge des institutions franquistes.

Thierry Vissol: Quel est le projet soutenu par la revue «Illegal Times»?
Kap: Illegal Times veut être un cri, une réponse à une situation exceptionnelle en Catalogne et en Espagne. Je tiens à souligner que Illegal Times ne concerne pas l’indépendance, mais la défense des droits fondamentaux. C’est une initiative d’une coopérative sociale, L’Apostrof, qui a rassemblé l’argent pour l’éditer et qui a consacré du temps et des efforts pour y arriver.

Illegal Times est la réponse de journalistes et caricaturistes à cette situation. Il n’a pas de lien avec un parti politique. Il se concentre sur la défense des droits civiques en danger, donne la parole aux caricaturistes et journalistes pro-indépendantistes, mais aussi aux caricaturistes et aux journalistes anti-indépendantistes qui ne tolèrent pas la violation des droits fondamentaux, comme la liberté d’expression … J’insiste: tout le monde dans Illegal Times a été libre d’exprimer tout ce qu’il voulait. Et c’est la chose la plus importante et la plus intéressante de ce projet.
La publication (10.000 exemplaires sur papier, une version numérique sur le web en catalan www.illegaltimes.org et en version anglaise: http://illegaltimes.org/en/diari/) veut condamner la répression et le manque de droits civils dans L’Espagne, une situation qui a été pire après le référendum du 1er octobre en Catalogne. J’ai coordonné la section des dessinateurs. Cela a été une expérience très intense car tout a été fait en très peu de temps. J’ai contacté certains de mes amis caricaturistes pour leur demander un dessin du jour au lendemain. Et ils l’ont fait. Merci à tous.

Thierry Vissol: Peux-tu préciser quelques exemples de violation de la liberté d’expression?
Kap: Le 1er octobre 2017, plus d’un millier de personnes ont été blessées par la brutalité policière. Le gouvernement de l’Espagne voulait arrêter le vote de plus de deux millions de Catalans. Maintenant, certains membres du gouvernement catalan et des activistes sont en prison et l’Espagne a envahi l’administration catalane. Il a été une régression sur les droits fondamentaux, et la liberté d’expression a été gravement endommagée (pas seulement en Catalogne, aussi dans toute l’Espagne): des gens ont été arrêtés à cause de tweets ou de gags dans des programmes comiques, d’autres ont été imputés judiciairement dans un processus pour avoir publié des blagues ou des caricatures. Pendant ce temps, les nostalgiques de l’extrême droite du régime franquiste agissent librement. Après des manifestations – avec des salutations nazies et des bannières franquistes – certains citoyens ont été harcelés et attaqués, mais ces cas restent non résolus par la police et ignorés par la justice espagnole. Les manifestants d’extrême droite menacent constamment les journalistes …

Quelques commentaires de Thierry Vissol

– Bien que ne résidant pas en Catalogne, j’ai été très souvent à Barcelone, où, depuis les Jeux Olympiques de 1992, la langue catalane semble être utilisée partout et largement répandue parmi la population – même pas catalan. Il est néanmoins vrai qu’une décision judiciaire controversée de 2013 oblige les écoles à enseigner uniquement à Castillan.
Pour plus d’informations sur le castillan, la Generalitat de Catalunya a publié une étude très complète:
http://llengua.gencat.cat/permalink/7c4156d2-5385-11e4-8f3f-000c29cdf219

– Les Catalans se souviennent souvent (comme Kap) que les institutions du régime franquiste n’ont pas été blanchies des personnes impliquées dans la répression sous le régime. C’est vrai. Mais il est également vrai que la transition démocratique a été pacifique – à l’exception du «coup d’État» de 1981 échoué grâce au roi Juan Carlos et à Jordi Pujol, président de la Generalitat Catalane. Dans de nombreux autres pays qui ont dû vivre une transition similaire (en particulier l’Allemagne ou la France après la Seconde Guerre mondiale), un processus similaire a eu lieu. Le nettoyage des administrations des personnes qui avaient collaboré activement avec le régime aurait probablement paralysé le pays lorsqu’il a fallu le reconstruire et assurer la paix civile. Néanmoins, en Espagne, un bilan critique de ce qui s’est passé pendant le régime est toujours manquant.

Deux articles intéressants, parmi d’autres, ont été publiés dans Illegal Times:

* La version française du manifeste Illegal Times:
http://illegaltimes.org/fr/manifest/

* Un article de Carme Arenas, président de Pen Catalonia: «Liberté d’expression, force démocratique»
http://illegaltimes.org/en/diari/llibertat-dexpressio-fortalesa-democratica/

Galerie de dessins de Illegal Times


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Auteur

Economiste et historien, directeur du Centre LIBREXPRESSION, fondation Giuseppe di Vagno

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